Nietzsche pratique la philosophie comme un art, et, par conséquent, en tant que véritable artiste il ne cherche pas de résultats, de choses froidement définitives, mais simplement un style, le « grand style de la morale », et il éprouve (et jouit) tout à fait en artiste tous les frissons des inspirations soudaines. On commet une erreur en lui donnant le nom de philosophe, c'est-à-dire d'ami de la sophia, de la sagesse. Car l'homme passionné manque toujours de sagesse et rien n'était plus étranger à Nietzsche que de parvenir au but accoutumé des philosophes, à un équilibre du sentiment, à un repos et à une tranquillitas, à une sagesse « brune », repue de satisfaction, au point rigide d'une conviction persistant une fois pour toutes. Il « dépense et consomme » des convictions successives ; il rejette ce qu'il a acquis, et, pour cette raison, il vaudrait mieux l'appeler un « philalèthe », un fervent passionné de l'Aletheia, de la vérité, de cette virginale et cruelle déesse séductrice, qui sans cesse, comme Artémis, entraîne ses amants dans une chasse éternelle, pour rester, malgré tout, toujours inaccessible, derrière ses voiles déchirés. C'est que la vérité telle que Nietzsche la comprend n'est pas une forme rigide et cristalline de la vérité mais bien la volonté ardente et brûlante d'être vrai et de rester vrai, non pas le terme final d'une équation, mais bien une incessante et démoniaque élévation à une puissance plus haute et une tension de son propre sentiment vital, une exaltation de 1a vie au sens de la plus entière plénitude : Nietzsche ne veut jamais et en aucun cas être heureux, mais bien être vrai. Il ne cherche pas le repos (comme les neuf dixième des philosophes), mais bien, en qualité d'esclave et de serviteur du démon, le superlatif de toutes les excitation et de tous les mouvements. Or, toute lutte pour l'inaccessible acquiert un caractère d'héroïsme et tout héroïsme aboutit nécessairement, à son tour, à ce qui en est la conséquence la plus sacrée, c'est-à-dire la chute.
Car une hypertension aussi fanatique du besoin de sincérité, une exigence aussi implacable et dangereuse qui celle de Nietzsche entre inévitablement en conflit avec le monde et cela d'une manière meurtrière, meurtrière pour lui-même. La nature, qui est faite de mille élément repousse nécessairement toute outrance unilatérale., Toute vie est, au fond, établie sur la conciliation, si l'indulgence (c'est ce que Goethe, lui qui dans son être reflétait si sagement l'essence de la nature, reconnut et appliqua de bonne heure). Pour se maintenir en équilibre, elle a besoin, tout comme les hommes, des situations moyennes, des concessions, des compromis et des pactisations. Et celui qui a la prétention tout à fait anti-naturelle et absolument anthropomorphe de ne pas participer à la superficialité, aux concessions et aux conciliations de ce monde, celui qui veut s'arracher par la violence aux réseaux de liens et de conventions tissés par les siècles entre, malgré lui, en opposition mortelle avec la société et avec la nature. Plus un individu prétend énergiquement « aspirer à la pureté absolue », plus le temps lui témoigne d'hostilité. Soit qu'il persiste, comme Hölderlin, à vouloir donner une forme uniquement poétique à une vie essentiellement prosaïque, soit qu'il prétende, comme Nietzsche, pénétrer l'infinie confusion des vicissitudes terrestres, dans chaque cas ce désir dépourvu de sagesse, mais héroïque, constitue une révolte contre les usages et les règles et engage le téméraire dans un isolement irrémédiable, dans une guerre superbe, mais sans espoir. Ce que Nietzsche appelle la « mentalité tragique », la résolution d'aller jusqu'au bout dans n'importe quel sentiment, passe de l'esprit dans la réalité vivante et crée la tragédie. Celui qui veut imposer à la vie, ne fût-ce qu'une seule loi, celui qui dans le chaos des passions veut faire aboutir une passion unique, la sienne, devient solitaire et, en tant que solitaire il est anéanti : fou qu'il est dans sa rêverie, s'il agit inconsciemment, mais héros, s'il connaît le péril et, néanmoins, le défie. Nietzsche, pour aussi passionné qu'il soit dans sa sincérité est de ceux qui savent. Il connaît le danger auquel il s'expose ; il sait depuis le premier moment, depuis le premier de ses écrits, que sa pensée tourne autour du centre périlleux et tragique, qu'il vit une vie dangereuse, mais (en tant que héros de l'esprit au caractère véritablement tragique) il n'aime la vie qu'à cause de ce danger qui, précisément, anéantit sa propre vie. « Bâtissez vos maisons au bord du Vésuve », crie-t-il aux philosophes pour les aiguillonner vers une conscience plus haute de la destinée, car « le degré de danger dans lequel un homme vit avec lui-même » est, pour lui, la seule mesure valable de toute grandeur. Seul celui qui joue sublimement le tout pour le tout peut gagner l'infini ; seul celui qui risque sa propre vie peut donner à son étroite forme terrestre la valeur de l'infini. « Fiat veritas, pereat vita » ; qu'importe s'il en coûte la vie, pourvu que la vérité se réalise. La passion est plus que l'existence, le sens de la vie est plus que la vie elle-même. Avec une énorme puissance Nietzsche, dans son extase, donne peu à peu à cette pensée une forme grandiose et qui dépasse de beaucoup sa propre destinée : « Nous préférons tous la ruine de l'humanité à la ruine de la connaissance. » Plus son sort devient dangereux, plus il sent de près dans le ciel toujours plus élevé de l'esprit la foudre suspendue au-dessus de lui, plus son désir de ce conflit suprême devient provocant et fatidiquement joyeux. « Je connais mon sort », dit-il à la veille de la chute ; « un jour s'attachera à mon nom le souvenir de quelque chose d'extraordinaire, d'une crise comme il n'y en a eu aucune autre sur la terre, le souvenir du plus profond conflit intérieur, d'une résolution conjurée contre tout ce qui, jusqu'alors, était sacré et article de foi » ; mais Nietzsche aime ce suprême abîme de toute connaissance, et tout son être va au-devant de cette décision mortelle. « Quelle dose de vérité l'homme peut-il supporter ? » telle fut la question que se posa ce courageux penseur pendant toute son existence ; mais, pour approfondir complètement la mesure de cette capacité de connaissance, il est obligé de franchir la zone de sécurité et d'atteindre l'échelon où l'homme ne la supporte plus, où la dernière connaissance devient mortelle, où la lumière est trop proche et vous aveugle. Et, précisément, ces derniers pas en avant sont les plus inoubliables et les plus puissants dans la tragédie de son destin : jamais son esprit ne fut plus lucide, son âme plus passionnée et sa parole ne contint plus d'allégresse et de musique que lorsqu'il se jette, en pleine connaissance et de sa pleine volonté, des hauteurs de la vie dans l'abîme du néant.
Stefan Zweig, Le Combat avec le démon, " Nietzsche ", 1925.
ajouter un commentaire commentaires (3) créer un trackback recommander


Commentaires